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Poèmes de ma paillote

par le Pt. Houphouët-Boigny de Côte d'Ivoire

Il y a quarante ans sur le France

Nous étions en 1971. Cette année-là j’avais projeté de rendre visite à mes sœurs en Floride et au Canada, accompagnée de mes deux enfants en juillet-août, pendant leurs vacances scolaires.

Nous habitions alors en Côte d’Ivoire et mon mari arriva un soir à la maison tout heureux en me disant qu’il nous réservait une surprise : il venait de retenir nos places sur le paquebot FRANCE  pour le voyage aller et retour Le Havre – New York.

J’étais émue à la pensée de passer quatre à cinq jours à chaque voyage sur le plus long et le plus beau bateau de monde, fleuron de la marine nationale française, qui défrayait tant la chronique de l’époque.

C’était un long périple d’environ trente mille kilomètres que nous allions entreprendre dont près de douze mille sur le FRANCE aller et retour.

Lorsque nous avons embarqué ce samedi 24 juillet 1971 sur le navire de la Compagnie Générale Transatlantique, c’était en fin d’après-midi. Nous étions très fatigués. Nous venions d’effectuer six heures de vol sur Air France et le train Paris le Havre avait eu raison déjà d’une bonne partie de notre résistance physique. Enfin, les allées et venues sur le quai, le brouhaha de l’embarquement du fret, les haut-parleurs qui ne cessaient d’annoncer et surtout l’émotion éprouvée devant ce gigantesque paquebot auprès duquel nous nous sentions tellement petits, tout cela nous laissait sans voix, totalement muets.

Toutefois, l’accueil si personnel et chaleureux en haut de l’échelle de coupée nous réconforta en partie et ce fut le long et sinistre hululement des sirènes à l’appareillage. Lentement, insensiblement, le port disparut pour ne laisser place qu’au ciel et à la mer.

Un chef de cabines nous conduisit à la nôtre, très jolie avec sa moquette bleue, ses murs gris- pâle, les fauteuils club, le vase de roses sur la commode et très vite nous éprouvâmes une grande joie de faire partie des passagers de ce magnifique bateau.

Un chef de cabines nous conduisit à la nôtre, très jolie avec sa moquette bleue, ses murs gris- pâle, les fauteuils club, le vase de roses sur la commode et très vite nous éprouvâmes une grande joie de faire partie des passagers de ce magnifique bateau.

Après avoir reçu quelques consignes d’usage concernant principalement la sécurité, les coursives à emprunter pour aller sur le pont, l’heure des repas, le chef de cabines nous rassura en nous promettant de venir nous chercher pour le dîner afin de nous guider pour la première fois dans le dédale des couloirs jusqu’à notre restaurant le Versailles. Puis il nous souhaita un bon voyage à bord.

Notre premier soin fût de défaire les valises et d’emprunter la salle de bain pour un repos bien mérité. A l’heure dite, le chef de cabines vint nous chercher et nous conduisit à travers des couloirs, des escaliers, des détours, des contours, au restaurant où il nous confia au maître d’hôtel qui se montra aux petits soins pour nous. La salle à manger était très gaie, rutilante de lumières éclairant les magnifiques tentures d’Aubusson, de Lurçat pleines de couleurs.

La musique, le brouhaha des passagers parlant des langues étrangères différentes, tout nous distrayait. Nous ne regrettions que l’absence de mon mari.

Le menu de ce premier dîner représentait en première de couverture une maquette de Malbrough sur son cheval dessinée par un artiste de talent : Jean A. Mercier. La quatrième de couverture était consacrée aux notes et refrains de la chanson « Malbrough s’en va-t-en guerre… »

A l’intérieur, le menu présentait parmi les hors-d’œuvre fort alléchants, un thon de Saint-Jean de Luz Marinette. J’en ai déduit que la femme du chef des cuisines, M. Le Huédé, devait s’appeler comme moi. A chaque repas, le menu avait sa vieille chanson française : l’Alouette, Bon voyage monsieur Dumolet, le Furet du Bois Joli, c’est l’vent friolant etc… Je les ai tous gardés.

C’est le 26 juillet, jour du dîner de gala, que je reçus de Montréal le télégramme suivant : « l’Amérique vous tend les bras. Jean et Blandine sont des plus impatients. Baisers ».

Les jours passaient beaucoup trop vite. Richard, bien que très jeune s’intéressait particulièrement à l’imprimerie dont c’était notre profession. Marion s’émerveillait de toute la décoration du bord. Elle dessinait déjà très bien pour ses quinze ans. J’ai gardé précieusement le petit tableau qu’elle avait fait sur le pont. Son personnage était représenté avec la robe, les chaussures et les accessoires qu’elle portait ce jour-là.

Nous avons visité également la chapelle, petite mais si jolie qu’elle incitait au recueillement. En sortant, nous sommes passés à la librairie pour acheter quelques livres dont la jaquette indépendante  représentait le France, puis des cartes postales que nous avons confiées à la poste du bord. Je n’ai pu résister aux petits cendriers avec la cheminée du bateau pour ceux de nos amis fumeurs et mes enfants aux tee-shirts bleus ou blancs avec l’inscription FRANCE  brodée en rouge.

Après le dîner, nous passions généralement dans un petit salon où nous dansions des jerks et des slows, des rocks et des tangos.

Dans l’après-midi, je jouais au bridge avec des partenaires anglais fort sympathiques tandis que les enfants se faisaient des amis parmi les jeunes du bord.

Nos matinées étaient toujours consacrées à la piscine. J’avoue y avoir été impressionnée par le nombre de nageurs obèses, principalement américains, qui nous entouraient. J’admirais leur apparente indifférence eu égard à leur excès pondéral et c’est vraisemblablement cette piscine qui a été le vivier de mon inspiration pour écrire mon roman « Larmes de graisse » dont la couverture représente le FRANCE.

Enfin, la veille du débarquement, mon fils fêtait ses dix ans, l’âge du paquebot. Il eut droit au dîner à un magnifique gâteau avec ses dix bougies, confectionné par un des pâtissiers de M. Le Huédé. Lorsque le maître d’hôtel est entré dans le restaurant, il avait éteint les lumières et le pianiste entama le « Joyeux anniversaire » que tous les passagers reprirent en chœur avec des accents différents. Puis nous avons eu droit à une bouteille de champagne dont nous avons fait profiter nos voisins de table.

Agée de près de cinquante ans maintenant, Richard n’a toujours pas oublié cet anniversaire sur le France.

Lorsque nous avons quitté le port de New York en taxi ce mercredi 28 juillet 1971, c’était pour rejoindre l’aéroport Kennedy en vue de se rendre en Floride, à l’aéroport de Tampa, distant de 1600 kilomètres.

New York – Le Havre sur Le France

Au revoir  France ! Au revoir commandantPettré ! Rendez-vous au 26 août pour New York- Le Havre sur votre magnifique paquebot. See you soon !

De retour à New York en provenance du Canada, j’avais promis à mes enfants de leur faire visiter la statue de la Liberté avant d’embarquer sur le France sur lequel nous étions venus en Amérique un mois plus tôt.

Nous avons donc pris un petit bateau qui faisait la navette entre le quai et la statue qu’un flot de visiteurs, comme nous, ne voulait manquer de voir avant de quitter New York.

Il faisait très chaud ce jour-là et le parcours jusqu’à la statue fut très agréable grâce aux embruns rafraichissants. Lorsque la foule s’engouffra dans l’assise de la statue, un gardien me conseilla de lui confier mon fils âgé de dix ans par mesure de prudence, ce qui ne plus guère à Richard mais qui trouva néanmoins un intérêt à diriger les visiteurs avec le gardien en répétant ses consignes en anglais.

On nous fit prendre l’ascenseur, ma fille Marion et moi-même, jusqu’au deuxième étage de la statue et à partir de là, il nous fallut emprunter un escalier métallique en colimaçon, étroit, avec la vue du vide entre les marches. Très vite j’éprouvai une sensation de vertige que je ne pouvais maîtriser. Impossible de redescendre. Une foule de visiteurs me suivait. Je fixai mon regard sur les jambes de ma fille en focalisant ma pensée sur l’immensité déserte de l’Afrique où j’habitais. Et nous montions, montions, marche après marche pour enfin arriver dans la couronne de la statue. Ma tête tournait. Tandis que les visiteurs faisaient le tour du circuit entouré de vitres, je m’appuyai contre l’une d’elles attendant, les yeux clos, le moment propice pour redescendre par le fameux escalier dans le socle de la statue. Le vertige s’estompant je finis par me rendre compte de la hauteur de la statue par l’environnement immense qui s’offrait à nous. J’avais conscience, à ce moment-là, que ce n’était pas seulement la statue qui était colossale mais aussi le symbole qu’elle représentait dans la rade de New York et j’étais fière que cette statue gigantesque que tant de monde venait admirer, avait été offerte par la France aux Etats-Unis au 19ème siècle.

Il me plait de rappeler ici que la statue était l’œuvre en cuivre martelé du sculpteur Bartholdi et celle de Eiffel pour la charpente métallique. Du reste, la maquette de la statue se trouve encore au bout de l’Ile aux cygnes sur la Seine, au pont de Grenelle à Paris.

Enfin, me sentant mieux, il fallut se résoudre à quitter la couronne pour redescendre par un même escalier. L’horreur. Au vertige s’ajouta le travail des muscles des cuisses qui devaient travailler au rythme de l’écoulement de la foule vers l’ascenseur du 2ème étage. Arrivées à ce niveau je récupérai Richard qui s’était fait un véritable ami du vieux gardien. Il était tout guilleret et remuant alors que sa sœur et moi avions beaucoup de mal à avancer tant la contraction de nos muscles avait été mise à dure épreuve.

C’est donc en automates que nous avons rejoint le France en constatant que nous n’étions pas les seules dans cette situation, ce qui nous rapprocha d’autres passagers déjà rencontrés à l’aller. Monter l’échelle de coupée fut le plus pénible et par la suite, les escaliers, les couloirs, les coursives nous gâchaient un peu du plaisir de notre voyage. Heureusement nous avons été soignées à l’infirmerie du bord avec compétence et efficacité et le second jour, nous nous sentions déjà revivre. Par ailleurs, nous avions un temps magnifique et une mer d’huile de sorte que personne ne souffrait du mal de mer. Cet incident musculaire fut l’occasion de nous faire visiter l’hôpital du bord par notre masseur. De notre point de vue, son équipement nous laissa pantois et nous rassura.

Un autre incident se produisit au cours de  notre voyage. Le commandant nous avait fait savoir que nous allions croiser un autre magnifique paquebot : le Queen Elizabeth II et que les deux bateaux ralentiraient leur vitesse afin de permettre aux passagers de se saluer. Cette rencontre devait se produire un après-midi si ma mémoire est bonne.

Evidemment tous les passagers étaient sur les ponts et saluaient en agitant leur mouchoir au son des sirènes des deux bateaux. Quel moment émouvant lorsque, effectivement, les moteurs ont ralenti leur régime de trente cinq nœuds jusqu’au minimum permis. Nous criions tous : vive le Queen Elizabeth II ! Vive le France ! Sans bien savoir si nous étions entendus et c’est le cœur gros que nous avons, pour notre part, rejoint notre cabine jusqu’à l’heure du dîner.

Les soirées étaient toujours très gaies. Nous pensions avoir immortalisé chacune d’elles et le bateau en général avec les nombreuses photos que nous avions prises. Malheureusement, notre appareil de l’époque était un Polaroïd qui aurait peut-être demandé une meilleure expérience de la photographie que la nôtre, ce qui eut pour résultat de n’avoir pu sauver que quelques photos dont celles que je reproduis ici.

Lorsque nous avons rejoint l’aéroport d’Orly pour nos derniers 6.000 kilomètres, je ne savais pas encore que seulement trois ans plus tard le France serait vendu à une compagnie norvégienne pour être rebaptisé « Norway ».

A cette nouvelle, je crois que tous les Français ont pleuré avec Michel Sardou qui nous chantait, et chante encore, sa tristesse d’avoir perdu notre si beau paquebot, notre fierté à tous.

Des dizaines de fois plus tard nous avons emprunté Air France entre Abidjan et Roissy à l’aéroport Charles de Gaulle qui prenait naissance en 1974 exactement, alors que cette même année nous vendions le France. Nous n’avons plus jamais emprunté depuis les lignes de la Compagnie Générale Transatlantique.

Toutefois, je me surprends à rêver à l’occasion de l’exposition au Musée National de la Marine à Paris. J’ai lu avec le plus vif intérêt qu’un armateur avait l’intention de mettre sa fortune à profit pour construire un nouveau France en évitant les écueils du premier.

Je remercie d’ores et déjà ce concepteur de talent qui possède la magie de faire dissiper la grisaille qui nous entoure en faisant rêver, ne serait-ce que par l’image, la simple « marinette » que je suis mais qui s’était déjà intéressée à la construction d’un sous-marin dans le livre « Maurice Delignon » un inventeur atypique en Côte d’Ivoire.

Au nouveau France je souhaite donc dès maintenant : Bon vent !