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Poèmes de ma paillote

par le Pt. Houphouët-Boigny de Côte d'Ivoire

Un ange de Noël en chocolat

 

Je suis une vieille, bien vieille dame. C’est un fait, je le reconnais. Je l’accepte. Pourtant, en y réfléchissant bien, pas si vieille que ça puisque je peux encore prendre le train toute seule et aller où je veux …

Quoi qu’il en soit, comme toutes les personne âgées, j’adore raconter des histoires. Celle que je vais vous conter est très particulière. Elle ne commence pas par « Il était une fois » puisque c’est une histoire vraie, une histoire que j’ai moi-même vécue, une histoire que vous ne trouverez nulle part en librairie, bref, une histoire qui n’appartient qu’à moi seule.

Donc un jour… Un jour béni des dieux, vous pouvez me croire, j’avais pris le train de mon petit village pour aller à Paris. Pendant l’heure qui me séparait de la capitale, j’avais eu largement le temps de penser à ce que j’allais y faire.

Figurez-vous que je ne suis pas gourmande, même pas du tout gourmande. Pourtant, je m’intéresse beaucoup à la pâtisserie. A chaque fois qu’il y a un mariage ou un baptême dans ma petite commune, je confectionne une belle pièce montée que je fais porter à la mairie pour offrir aux heureuses créatures du jour.

Tout se passa merveilleusement bien jusqu’à destination.

 

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C’est au moment de payer l’entrée du salon que mon histoire a véritablement commencé.

J’ouvre mon porte-monnaie mais, peut-être en raison de la fatigue du voyage, je tremblais tellement que j’ai fait tomber deux beaux billet bleus de vingt euros à mes pieds.

Comment les récupérer car je ne pouvais pas me baisser et d’autre part je ne voulais pas non plus me les faire voler ?

C’est alors que je vis une petite fille de cinq ou six ans se précipiter pour les ramasser et disparaître si vite que j’eus à peine le temps de réaliser ce qui m’arrivait. Que faire ? Je restais là, sur place, immobile. Je n’avais même plus envie d’entrer dans le salon. Du reste, en avais-je encore les moyens ? Quarante euros, cela représentait malgré tout une somme !

J’étais toujours plantée au même endroit, indécise, quand tout à coup je vis une jeune femme, jolie comme un cœur, se diriger vers moi. Elle était accompagnée d’une petite fille.

Elle m’interpela d’un « Bonjour madame » si gentil, si inhabituel de nos jours, que je l’accueillis de mon plus beau sourire.

Je restais là où je me trouvais, muette d’étonnement, quand elle dit à la petite fille devant moi : « Maya, remets à la dame ce qui lui appartient » - « Oh, maman, tu m’avais dit à la maison qu’on n’avait plus rien !... »

La maman insiste et la petite Maya me tend les deux billets que je m’empressais de mettre discrètement dans la poche de ma parka.

C’est alors que la jeune femme me prend par le bras gentiment, respectueusement et m’entraîna vers le banc sur lequel elle était assise. De son côté, Maya avait pris ma main dans sa menotte si protectrice que je m’efforçais de contenir mon émotion.

Myriam se présenta. Elle me dit qu’elle habitait avec sa fille Avenue Raymond Poincaré, près de l’ambassade de Côte d’Ivoire.

Mmh !... fis-je admirative, dans un quartier chic ! « Oui, mais c’est un tout petit appartement dans une mansarde à côté de l’ambassade où je suis employée ».

C’est en les entraînant sans réfléchir vers la cafétéria, que je fis, pour la première fois, connaissance avec Maya.

Pour accompagner son chocolat chaud je lui demandai de choisir un gâteau mais elle refusa catégoriquement. Contre toute attente, elle répondit : « Je voudrais un sandwich avec beaucoup de chauchisson ! »

J’avoue que m’attendais si peu à un tel choix que je me mis à rire, ce qui l’étonna.

Le temps s’écoula si vite, en si bonne compagnie pour moi, qu’il me fallut regagner la gare sans m’attarder davantage.

La mère et la petite fille m’accompagnèrent. Myriam tenait à m’installer dans le train. C’est à cet instant-là que je glissai subrepticement dans la poche de son manteau les deux billets en question tout en lui remettant une des cartes de visite que j’ai toujours sur moi lorsque je voyage. « Je compte absolument sur votre coup de téléphone » dis-je rapidement.

Elles étaient tout juste sur le quai quand le train s’ébranla.

C’est ainsi que depuis, Maya est entrée dans ma vie.

 

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Quelques jours plus tard, seulement quelques jours, je reçus un coup de téléphone qui me fit bien chaud au cœur.

Myriam venait seulement de trouver dans la poche de son manteau les fameux billets bleus. Elle tenait absolument à m’en remercier sans tarder.

 

Nous étions début décembre. Il faisait froid. Malgré cela, je dis, à l’improviste, que j’aurais très grand plaisir à les recevoir quelques jours dans ma campagne à l’occasion d’un long week-end si toutefois le froid ne les effrayait pas. Or, il se trouvait, qu’à l’occasion de je ne sais quelle circonstance, le prochain week-end partait du jeudi au dimanche soir.

C’était donc l’occasion ou jamais.

Elles venaient à peine d’arriver que Maya demanda la permission d’aller dehors. Je la regardais, amusée. Elle courait dans le jardin telle une pouliche qui sort de son box. Autrement dit, elle se défoulait tandis que sa maman et moi faisions plus ample connaissance.

Il faisait froid en cette fin d’après-midi. La jeune femme fit rentrer sa petite fille dans la maison.

Avec son gros bonnet blanc à pompon et son vêtement rouge sur des pantalons noirs elle était à croquer.

Pour la réchauffer, j’avais préparé un bon chocolat chaud. C’était l’heure du goûter. Etourdie, je lui offrais des gâteaux de ma confection que je trouvais fort appétissants mais elle refusa.

— Tu n’as pas faim ?

— Oh si, Mamie, même très faim — J’insistais :

— Alors, que voudrais-tu manger ?

— T’as déjà oublié ce que j’adore ? Tu sais bien un : un gros sandwich avec plein de chauchisson !

Le lendemain, bavarde, elle m’explique confidentiellement que quand elle était née elle était blanche comme moi mais sa maman lui avait expliqué que le soleil était si chaud qu’il leur avait brûlé la peau. C’est pour cela qu’elles avaient dû venir en France.

Je lui dis qu’elles étaient toutes les deux très jolies et pour jouer je lui faisais des chatouilles qui déclenchèrent des éclats de rire. Un rire perlé que je connais bien, des enfants heureux.

Je ne savais que faire pour cette petite fille qui m’avait adoptée tout naturellement en m’appelant « Mamie » et qui m’apportait tant de bonheur. Je lui aurais donné la lune tant elle me faisait chaud au cœur. Ah ! Je lui ai fait des sandwichs au chauchisson !

La maman était bien élevée. Elle reprenait son enfant quand elle trouvait qu’elle prenait un peu trop de libertés avec moi, quand elle me disait « Je veux » au lieu de « Je voudrais » quand elle mettait un coude sur la table pour manger. Quoi qu’il en soit, elles étaient toutes les deux aux petits soins pour moi.

Le dernier jour de vacances on entendait des chants de Noël à la télévision. Je demandai donc à Maya si elle avait passé sa commande au Père Noël. Sceptique, elle me demanda si je l’avais déjà vu en vrai. Je lui répondis que lorsque j’étais une petite fille comme elle, je l’avais vu dans son traîneau dans le grand jardin de mes parents.

Devant son air dubitatif, je lui suggérai : « Tu sais, si tu me disais ce que tu aimerais qu’il t’apporte, je lui écrirais qu’il passe dans le jardin prendre ma lettre, que j’ai une adorable petite fille qui compte bien sur lui. Je suis certaine qu’il m’écoutera ».

Maya battit des mains tant elle était contente !

— Alors, dis-moi ce que tu veux.

— Je veux… Elle se reprend. Je voudrais… Elle baisse le ton pour ne pas être entendue de sa mère. Je voudrais un magnifique boubou de fées pour maman quand elle va à la fête de l’ambassade le 7 novembre. Je voudrais… Une canne magique en ivoire avec le bec en pépites d’or pour te faire marcher plus vite…

— Et pour toi ?

Maya s’approche de moi et me dit, bien triste, tout bas à l’oreille :

— Je voudrais… Un papa, comme Drogba !

Cher petit ange ! Je lui promis de faire une si belle lettre que le Père Noël ne pourrait faire autrement que de m’écouter.

 

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Les jours défilaient sans que rien ne se passe.

Enfin, je reçois un coup de fil de Myriam me demandant si je pouvais les recevoir le week-end prochain.

Il me fallait donc rapidement faire preuve d’imagination quant au Père Noël.

Avant même de me dire bonjour, Maya me demanda :

« Tu l’as vu ? » Je lui racontai donc, les soirs et les soirs pendant lesquels je le guettais discrètement derrière mes persiennes.

Un soir, il était aux environs de minuit quand j’entendis un bruit sourd dans le jardin. Je me précipite derrière mes persiennes et je l’ai vu, Maya, je l’ai vu !

Son traîneau était dans le jardin, près de ma boîte aux lettres. Il est allé chercher ma lettre que j’avais mise juste sur le dessus de la boîte.

Je le guettais toujours, tu penses bien ! Enfin, je l’ai vu remonter dans son traîneau. Qu’est-ce qu’il était beau ! Avant qu’il ne reparte je l’ai entendu parler à ses huit rennes. Bien sûr je ne comprenais pas ce qu’il disait, sauf qu’il s’adressait à chacun d’eux.

Ce fut d’abord à Tonnerre, le plus fort, puis à Tornade, le plus rapide, à Furie, le plus puissant, à Comète, qui apporte le bonheur aux enfants sages.

Il y avait aussi Danseur, le plus gracieux, Fringant, le plus beau et le plus puissant, Eclair, qui apporte la lumière dans la nuit et enfin Cupidon, qui apporte l’amour aux enfants.

J’étais toujours derrière mes persiennes quand je l’ai vu grimper rapidement et disparaitre dans un nuage tout rose.

Maya me dit : « Qu’est-ce que j’aurais voulu le voir moi aussi ! »

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Restait pour moi le plus dur à expliquer : « Tu te doutes bien que dans les jours qui ont suivi, j’étais souvent derrière mes persiennes à guetter vers minuit son retour avec les cadeaux ! »

— Donc, Mamie, il n’est pas encore revenu ?

— Non, mais écoute bien mon petit ange, ce que je vais te dire : il y a quelques jours, j’écoutais les infos de treize heures à la télévision quand le journaliste expliquait qu’un engin non identifié, qui volait à très haute altitude, avait été abattu près de Paris aux environs de minuit. Il avait dû être littéralement pulvérisé car on n’en avait rien retrouvé !

— Tu crois que c’est lui ?

En guise de réponse, je fis simplement le signe affirmatif de la tête. Je ne pouvais plus parler.

« Oh ! Mamie, un si gentil petit vieux !... Alors, ta canne magique, tu ne l’auras pas ? »

La pauvre enfant éclata en sanglot. C’était trop dur à supporter. Elle était inconsolable.

Je suis donc allée vers elle, lui ai essuyé ses larmes avec mon joli petit mouchoir garni de dentelle et l’ai attirée vers la table de la salle à manger.

De ma voix la plus douce, je luis dis : « Viens, mon ange, je vais te faire un merveilleux sandwich avec beaucoup de chauchisson. Elle ne répondait pas.

— Tu n’aimes plus le « chauchisson ? »

— Oh ! Si Mamie, mais maintenant maman me fait des sandwichs encore bien plus bons avec le dernier, dernier « chocholat » de Codivoire !

 

 

Ainsi s’achève l’histoire que moi seule pouvais-vous conter.