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Poèmes de ma paillote

par le Pt. Houphouët-Boigny de Côte d'Ivoire

Un réveillon de Noël sous "La Drôle de guerre"

Cette année-là, il avait fait très froid. La guerre avait été déclarée depuis trois mois déjà mais comme il ne se passait quasiment rien, on l’avait surnommée « La Drôle de guerre » puis « La guerre-éclair » pensant qu’elle serait vite terminée. Néanmoins, nous en ressentions déjà les conséquences.

Je me trouvais alors à Châteauneuf, dans le Loiret, chez ma grand-mère paternelle. Depuis quelque temps elle m’emmenait souvent à Orléans voir son agent de change. Elle me faisait part de son inquiétude au sujet de son portefeuille d’actions dont la « Royal-Dutch », pourtant autrefois la plus sûre d’entre elles, me disait-elle, avait nettement perdu de sa valeur. Elle m’incitait donc à la plus grande prudence et j’avoue que nous vivions très chichement.

Grand-mère avait tenu, cette veille de Noël, à ce que nous assistions à la traditionnelle messe de minuit. Comme à l’accoutumée, nous avions été nous confesser la veille afin de pouvoir communier.

La nuit venue, les étoiles brillaient bien que le ciel fût noir. Les réverbères n’éclairaient que très faiblement la ville car il fallait, pour respecter la Défense passive, teinter de bleu toute source de lumière afin de ne pas se faire repérer par l’aviation ennemie.

Le moment venu, grand-mère avait sorti d’une étagère l’une des jolies lanternes de cochers, comme elle les appelait, dans laquelle elle avait introduit une bougie. Les quatre côtés en verre biseauté avaient été peints auparavant par elle.

En chemin, j’avais tenu à porter moi-même la lanterne afin de me réchauffer les doigts mais surtout, afin de ne pas diriger le cercle lumineux sur mes pieds pour autant que cela m’était possible. En effet, cette semi-obscurité épargnait ma timidité, voire ma dignité.

J’admettais que nous fussions en guerre, c’était le sort commun, mais tout de même, et bien que simple adolescente, pas au point d’être habillée à la mode d’autrefois ! Or, mon élégance était fort sujette à caution. Ma garde-robe devant être renforcée pour l’hiver, grand-mère m’avait fait retailler un  manteau dans celui de son défunt mari, mon aïeul. Certes, ce vêtement avait dû être très beau, fait sur mesure à Paris, Place de la Madeleine, mais je ne pouvais me résoudre à en être fière.

Quant aux chaussures, il me fallait, faute de mieux, enfiler les bottines de mon grand-père que j’avais bourrées de chiffons en raison de leur grande taille. Grand-mère me raisonnait en me disant que ce n’était que le début de la guerre, qu’il fallait se contenter de ce que l’on avait. Il est certain que je connus pire à Paris, plus tard, sous la pleine Occupation, avec les semelles de bois articulées.

Il n’était pas encore minuit lorsque nous traversâmes la nef de l’église Saint-Martial. Seuls, quelques paroissiens étaient déjà arrivés. Nos prie-Dieu étaient juste derrière la Sainte Table, ce qui n’était certes pas pour moi une place bien enviable.

Je grelottais. L’église n’était pas chauffée. Néanmoins, le vieux prêtre, assisté de son vicaire et des enfants de chœur, commença la célébration de la messe dans une ambiance de ferveur et d’allégresse. L’église résonna alors du cantique au Sacré-Cœur : « Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur (bis) » chanté, par tous les paroissiens sans exception. Ensuite, ce fut grand-mère qui entonna en solo de sa belle voix de contralto le Minuit chrétiens ! Que tout le monde reprit en chœur suivi de « Les anges dans nos campagnes » et de plusieurs autres chants de Noël.

Bien que sincère dans ma quête de prières, étant donné que nous étions à jeun pour la communion j’avoue que j’attendais le « Ite missa est » avec impatience. Distraite, tout comme Dom Balaguère, je me rappelais les bons réveillons d’avant-guerre avec la dinde bien dorée, le boudin blanc, le foie gras, la bûche au chocolat qui me faisait saliver.

Dès que j’entendis M. le curé prononcer le « Deo gratias » je me levai de mon prie-Dieu avec précipitation car, avant la messe, grand-mère m’avait promis une belle surprise.

Arrivées à la maison, mon aïeule se débarrassa de sa lourde pelisse doublée de vison sous laquelle elle portait une jolie robe de soie pastel qu’elle mettait pour recevoir ses vieilles amies lorsque c’était « son jour ». Elle m’invita dans son cabinet de toilette, seule pièce qu’il était possible de bien chauffer avec la cuisine. La première chose qu’elle fît fut de tirer les rideaux doublés d’un épais tissu noir comme l’exigeait la Défense passive, puis elle craqua une allumette dans l’âtre qu’elle avait préparé dans la journée.

Devant la cheminée, la table était dressée avec sa nappe blanche damassée et ses verres en cristal taillé que les bougies du chandelier faisaient étinceler. Le bois crépitait dans la cheminée, sifflait. Les flammes dansaient. L’ambiance du cabinet et toutes les choses qui nous entouraient devenaient, par je ne sais trop quelle baguette magique, incroyablement féeriques.

Torturée par une faim de loup, j’attendais avec impatience la surprise du bon réveillon. La cuisse de dinde bien rôtie avec la purée de marrons furent pour moi un vrai régal mais là où j’eus envie de pleurer c’est lorsque grand-mère déposa sur la table la belle soupière en argent pour le dessert. De la soupe à Noël ! Etait-ce cela la surprise de grand-mère ? Elle comprit ma déception et s’empressa de soulever le couvercle. Ô miracle ! N’importe qui aurait été époustouflé. On pouvait sentir et voir une vraie bouillie, au vrai chocolat, au vrai sucre : Ma folie !

La TSF diffusait des chants de Noël. Je savourais avec un plaisir infini la bouillie qui me rappelait un temps béni où elle faisait presque partie du quotidien. Grand-mère était heureuse de me voir manger avec la gourmandise qu’elle me connaissait bien. Elle était, quant à elle, me semblait-il, en pleine euphorie. Je soupçonnais le champagne remonté de la cave de l’y avoir aidée.

J’écoutais grand-mère évoquer sa jeunesse à Orléans ; me décrire le bal des officiers en beaux uniformes et gants blancs ; les robes féeriques des jeunes filles ; sa propre grand-mère qui la chaperonnait ; son carnet de bal dans une aumônière recouverte de dentelle ; ses flirts esquissés avec un soupirant réservé ; toutes ces choses magiques pour moi, révolues à tout jamais.

Les flammes baissaient dans l’âtre. Un éboulis de bûches me fit sursauter. Je frissonnai. Grand-mère s’en aperçut et me dit : « Ah ! Je t’avais promis une belle surprise. Tu vas voir quelle chance tu as de pouvoir l’admirer ».

J’étais, je l’avoue, très perplexe. Je ne m’attendais pas à une autre surprise que la bouillie au chocolat. Elle sortit donc d’un tiroir de la commode ventrue du cabinet, une longue boîte de carton blanc. Elle la déposa sur la table avec une précaution qui décupla ma curiosité. Le couvercle enlevé, je pus voir un papier de soie rose enveloppant la surprise. « Tiens, regarde la merveille ! » me dit-elle en déployant un très grand châle en tissu des Pyrénées noir, tout constellé d’étoiles de fils d’or et d’argent.

Je demeurais bouche bée devant un châle aussi magnifique. Elle me conta alors, presque religieusement, l’histoire de ce châle qu’elle classait, selon elle, comme faisant partie de la petite histoire de France.

Tu vas comprendre, poursuivit-elle. Il provient du château et je vais te dire comment. Pendant la révolution de 1789, la plupart des châteaux ont été pillés par les émeutiers qui, des années plus tard, ont revendu aux bourgeois de l’époque ce qu’ils avaient volé. C’est ainsi que, quelque cent ans plus tard un de tes lointains grands-pères a acheté ce châle dans un hôtel des ventes. Ce qui, parait-il, en avait fait monter les enchères, c’était que dans une pointe du châle, à l’envers, était brodée une ancre qui était l’estampille du duc de Penthièvre lequel avait acheté le domaine du château de Châteauneuf en 1783. Tiens, regarde, la voilà ! Dit grand-mère en retournant le châle.

L’histoire ne s’arrête pas là, dit-elle encore. Paraît-il que la princesse de Lamballe, belle-fille du duc de Penthièvre et veuve à dix-huit ans, était devenue la surintendante de la maison de Marie-Antoinette et surtout sa grande amie. Or, un soir de Noël, elle avait organisé secrètement une rencontre à Châteauneuf entre sa royale amie et son grand amour le comte de Fersen. L’histoire raconte enfin qu’il faisait si froid dans le château ce soir de réveillon que la princesse de Lamballe avait jeté sur les royales épaules de son amie le châle qui ne la quitta pas de toute la soirée.

J’étais si émue de ce conte de Noël et surtout d’avoir en notre possession un tel cadeau historique, que je restais sans plus parler, perdue dans des rêves qui m’engourdissaient.

Les flammes bleuâtres baissaient dans le foyer. La cire des bougies coulait sur les bobèches. Mes paupières tombaient.

Grand-mère m’invita à aller me coucher mais avant, elle devait ranger dans son papier de soie, comme une relique, le châle que je pensais être mon cadeau de Noël. Je te l’offrirai, me dit-elle, le jour où tu te marieras. C’est la tradition dans la famille depuis des générations. Je voulais simplement te le montrer et te conter son histoire.

 

Ce fut néanmoins un merveilleux réveillon !

 

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Hélas ! Six mois plus tard, à notre retour d’exode, la grande maison était occupée par les Allemands et la boîte en carton avec le précieux châle avaient disparu de la commode !